Hikayat
Chroniques contemporaines

La Chine des diplomes


Tang Jun a répondu sur le champ à ma petite question :

- Si on double ta hauteur, toutes proportions gardées, quel est ton poids ?

- Mon poids sera 8 fois plus élevé, puisque 2 au cube = 8 !

Il m’a dit qu’il était très fort en physique à l’école.

Cet architecte est diplômé de Tsinghua, la meilleure Université en Chine, toutes disciplines confondues. Il a été sélectionné parmi des millions d’élèves. Il était surement bien meilleur que moi en maths.

Nous avons eu une nouvelle réunion au ministère. Le grand Zheng Jian est finalement venu. Ca fait 5 ans que je travaille pour lui, j’avais vraiment envie de le rencontrer. Il regarde tous les détails. C’est lui le vrai architecte des gares en Chine. Il ne veut plus qu’on lui demande comment dessiner les portes. Il a passé suffisamment de temps sur le sujet pour la gare de Pékin Sud. Il demande à Jin d’aller voir. Il demande quel est le diamètre du poteau qui porte les mezzanines. L’ingénieur de Xi Nan Yuan a répondu 70 cm. Il trouve que c’est beaucoup. Tang Jun me demande "how much do you think ?".

Ce brillant Tang Jun. Si on lui avait dit à quoi ses prestigieuses études le mèneraient : Traduire à un ingénieur européen les questions décousues d’un fonctionnaire qui se prend pour un architecte. Jouer ensuite aux enchères de la structure : « tu dis mieux ? ».

Avant, je me demandais comment il faisait pour fixer si longtemps un écran vide d'information (un tableau de chiffres ou une feuille de calculs hermétique). Pendant cette réunion, j’ai fixé l’abominable texture « pierre » des poteaux comme si je lisais la bible. Je ne savais pas quoi regarder. Mon cerveau ne pouvait plus supporter le flot de mauvaises nouvelles qu’on lui servait. Impuissant à agir, il se refermait. Je m’enfermais dans la contemplation de quelque chose de neutre pour ne pas croiser un regard. Je me disais à ce moment que la souffrance physique n’est pas moins supportable que cette torture de l’esprit. Je voulais vraiment que ça s’arrête. J’aurais pu dire à Tang Jun : « dis leur qu’ils fassent ce qu’ils veulent, je m’en fous. Je ne reviendrai plus. Ils peuvent garder leur argent, ils sont trop cons. ».

Il suffisait de me lever, de m’excuser et de quitter la réunion. Comme Jacques Attali : "Ce travail m’ennuie, et l’ennui, c’est le pire".

E.L. - aéroport de Pékin, le 01/04/2009


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