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Hikayat
Chroniques contemporaines |
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Analyse du laid
Pourquoi les choses sont laides ? Ou qu’est-ce qui sous-tend la laideur ? Je voudrais faire une analyse de l’Esthétique en partant des mauvais exemples. Peut-être parce que les exemples d’objets laids sont plus nombreux et forment un terrain d’analyse plus vaste ? Les tentatives d’expliquer le beau tournent en rond, parce qu’elles partent toujours d’objets idéaux : symphonies de Beethoven, tableaux de Picasso, Parthénon d’Athènes ... Peut-être parce que cette recherche donnera une saveur à tous ces objets laids qui m’entourent ? Peut-être parce que je pense que la laideur est injustement attribuée, et que la méthode que nous employons pour produire le beau est basée sur des préjugés. L’objet en photo est un échantillon de toiture pour un projet. Je trouve que cet objet est particulièrement laid, et je le cite souvent. Que nous dit cet objet ? La complexité La photo montre beaucoup de pièces et beaucoup de matières différentes. Il y a une sorte d’assemblage de plaques perforées découpées en biais et encadrées de profils de finition qui forment un rebord assez épais. Elles sont perforées mais la lumière ne passe pas par les trous. On suppose donc que ces trous jouent un rôle technique, ignoré du grand public, et qu’ils cachent des matières ou des machines inconnues (ventilation, etc.). Il y a des tubes horizontaux reliés par de fers en H verticaux, ils ont une couleur métallisée style aluminium. Au dessus, on a rajouté des tubes rectangulaires de couleur crème, et encore au dessus, on a des petites pannes en tôle mince pliée en « C ». |
La volonté de cacher Un des éléments les plus laids de la photo est la laine brune enfermée entre 2 tôles. La laine minérale est un des matériaux les plus intéressants de notre questionnement. Elle est là pour nous protéger du froid. Elle est notre alliée. Elle devrait susciter autant d’affection que les toits en tuile qui nous abritent du mauvais temps, les cheminées qui nous chauffent ou les vieilles pierres qui nous isolent de la brutalité de la nature. Mais voilà, cette matière présente un aspect abominable, et elle est soigneusement cachée entre 2 couches de tôle qui, une fois la toiture finie, ne laisseront plus rien paraître de sa présence. De même, ces plaques de polystyrène bleu, enveloppées par une non matière qui finit par former une sorte de caisson blanc, bordant les bandes de verre. Qui sera capable de deviner, vu du hall, que ce ne sont que des gouttières ? Et qui se souviendra que la présence de gouttières à cet endroit précis (en plein dans la pente de toiture) vient de la gestion optimisée des sous-traitants en réduisant au maximum les interfaces entre le poseur de Kalzip et le verrier ? Et pourquoi les entreprises se sont cassé la tête à ce point ? La tyrannie sans tyran On sent que ces objets sont assemblés en forçant leur nature. On voit bien que si on demandait à un couvreur de fermer une toiture, il ne ferait pas comme ça. On perçoit derrière tout cela l’acharnement à suivre une volonté, un dessin. On comprendrait si le dessin était une fin en soi, mais ce n’est pas le cas, ça n’est qu’un losange. Les concepteurs ont imaginé quelque chose qu’ils trouvaient propre, ou élégant, ou qui au mieux, découlait d’un concept général. Quand le concepteur n’est pas dans l’atelier et ne fournit pas d’explication, personne ne comprend ce qu’il a voulu faire. Alors on respecte ce qu’on voit le plus facilement, c’est-à-dire la surface des choses, l’apparence. Quand en plus, le projet est en Chine, cette apparence est réinterprétée à travers une autre culture, d’autres références. Ce processus peut bien sûr donner des résultats intéressants … une fois sur mille ? Combien de fois entendons-nous l’architecte se demander : s’il avait su que son dessin serait si pénible à réaliser il aurait fait autre chose. Il cherchait la légèreté de peaux superposées, comme des voiles qui peuvent filtrer la lumière. Il a ajouté un peu de complexité en voulant aussi que ces voiles laissent apparaître des losanges. Il ne savait pas qu’en dessinant des losanges, il allait fabriquer un tyran. Cette tyrannie sans tyran est l’œuvre de notre époque qui renonce à la proximité et va chercher les spécialistes toujours plus loin. Pourquoi fabrique t’elle du laid ? En tout cas elle éloigne encore plus l’objet du réel et de la compréhension. Elle le soustrait donc à la culture. E.L. - Vanves le 30/03/2007 Retour aux Ingénieurs |