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Hikayat
Chroniques contemporaines |
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Rachel Boutonnet
Les livres de Jean Paul Brighelli et Sophie Coignard m'ont induit en erreur. Ces ouvrages romantisent les problèmes de l'éducation en montrant leurs dimensions politique, sociale et idéologique. Le journal d'une institutrice clandestine de Rachel Boutonnet décrit simplement au quotidien la formation des futurs professeurs dans un IUFM en région parisienne. L'IUFM dispense une formation abstraite, vide de contenu et doctrinale, fondée sur des théories pédagogiques nouvelles, auxquelles les futurs professeurs sont sommés d'adhérer. Ces théories - sans doute bâties avec enthousiasme et générosité, dans l'intérêt des élèves - ont engendré un système inhumain. A l'IUFM, l'autorité est hypocrite. Tutoiement, fausse décontraction, absence de hiérarchie, les instructions pédagogiques sont seulement suggérées. L'institution établit une dictature tacite. On épuise mentalement les étudiants en leur posant régulièrement des questions pour vérifier qu'ils adhèrent au principe. On les sanctionne quand ce n'est pas le cas. Le contexte rappelle ces réunions d'associations libertaires, finalement si peu riches et démocratiques. Ne trouvant pas de cadre rigoureux ou règne la logique (qui n'est qu'une langue commune, finalement), on abandonne la parole à ceux qui parlent plus fort, ou sont là depuis longtemps. Désireux de s'intégrer, on finit par les suivre, on apporte de l'eau à leur moulin. Et un jour on devient eux. On professe sans s'être jamais interrogé. La nouvelle pédagogie cherche à faire émerger des élèves les connaissances qu'ils ont déjà en eux, par des méthodes ludiques et des contenus proches de leur quotidien. Elle s'inspire de la maïeutique de Socrate, qui parvenait à faire démontrer à un esclave que la diagonale d'un carré a une longueur irrationnelle. L'IUFM applique les mêmes méthodes avec les apprentis professeurs. Mais pour pratiquer la maïeutique, il faut être Socrate. Je revois tous mes profs : lesquels avaient ces idées-là en tête ? Peut-être A. la prof de bio ? E. faussement réactionnaire qui voulait enseigner l'anglais par les "structures" en étudiant les dialogues de Laurel et Hardy ? Lesquels luttaient ? S. la prof de Français ? Lesquels ricanaient ? C'était juste avant la création des IUFM, en 1989. Mais il fallait bien que ces idées soient déjà dans l'air du temps ? |
Je comprends presque le rappeur imbécile qui traitait la France de garce. Une France masochiste qui se trémousse et se moque d'élèves qui n'ont pas compris le code, puis prend plaisir à être violentée par les adultes qu'ils deviennent. A l'IUFM il faut "prendre plaisir", il faut que les enfants prennent plaisir. Cette institution broie des esprits humains au grand jour. Mais les victimes ne s'en rendent pas compte, et mettent la faute sur eux-mêmes. Etant à l'IUFM, a t'on le recul nécessaire pour comprendre la situation ? Ca me rappelle finalement mon école d'ingénieur qui voulait nous "apprendre à apprendre". Elle m'a décu, cette connaissance interchangeable, présentée comme un simple prétexte à une gymnastique du creveau. Mais il ne m'est jamais venu à l'esprit de douter fondamentalement de l'Ecole. Pourtant les élèves se plaignaient de survoler des sujets disparates et de ne rien apprendre. On se plaignait en surface, oubliant de chercher, comme le fait R. Boutonnet, les raisons profondes, objectives et universelles. Encore une intrusion des spécialistes et des techniciens dans une réalité qui devrait n'appartenir qu'aux individus (les professeurs) et à leur jugement. Comme toujours, la technique livre la masse des humains à des décideurs éloignés. Théories pour former la masse des formateurs qui forment la masse des enseignants. Leur donner suffisamment d'instructions pour éviter les "plantages". Etablir un système modulaire qui se passe de la pensée et des cas particuliers. Le ton du livre fait penser au Meilleur des mondes de Aldous Huxley. On y retrouve les formules dogmatiques à réciter pour être bien vu : "la production d'écrits", "les apprenants", "l'observation réfléchie de la langue", "la construction du savoir", "les évaluations". Il ressuscite le cauchemar anachronique du formatage des individus pour la bonne marche du groupe. En principe ces idées ont disparu des entreprises depuis longtemps. L'analyse stratégique en sociologie des organisations a montré que le succès du groupe repose sur la convergence des stratégies individuelles. Et donc que le groupe est formé d'humains intelligents et non de robots qu'il suffit de programmer. E.L. le 24/05/2011 Retour à Hikayat |
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